Recherches - Les peuples du territoire de Toulon - Le Revest et les Laurons - 1884


Par Gustave LAMBERT (1884) 1

Dès la plus haute antiquité, le sol de la Provence paraît avoir été occupé par des populations connues sous le nom de Celtes ou Galls, qui vivaient en agglomérations peu denses et sans grandes relations entr'elles. Á un certain moment, par suite d'une immigration consentie ou imposée par le sort des combats, aux Celtes vinrent se joindre les Ligures.

Ce peuple était sorti de l'Espagne, d'où il avait été chassé par les conquêtes successives des Galls établis primitivement entre les Cévennes et la Loire, et poussés peu à peu vers le Sud-ouest par des bandes de Kimris qui avaient envahi la Gaule par ses frontières du Nord et du Nord-est.

Ce fut, semble-t-il, une immense invasion qui embrassa dans une demi-zone circulaire les terres maritimes du Languedoc, de la Provence et de l’Italie, depuis la rivière du Ter, près de Barcelone, jusqu'à l'embouchure de l’Arno.

Des Pyrénées au Rhône on trouve les Ligures mêlés aux Ibères sous le nom d'ibéro-ligures: du Rhône aux Alpes on les trouve mêlés aux Celtes sous le nom de celto-ligures, des Alpes à l'Arno ils dominèrent seuls, ayant probablement forcé les Etrusques à reculer jusqu'au delà du fleuve, d'où le nom de Ligurie que porta longtemps cette contrée.

On ne sait jusqu'à quel degré les Celtes de Provence et les Ligures, qui avaient des mœurs et des instincts différents, fusionnèrent. Les premiers cultivaient la terre, aimaient les champs fertiles, et restèrent dans les plaines. Les seconds, d'une nature âpre et sauvage, sobres, économes, durs au travail, dit Tite-Live : durum genus, mais voleurs, perfides et menteurs : latrones, fallaces et mendaces, s'établirent dans les massifs rocheux du littoral.

D'après Diodore de Sicile ils n'avaient que des cavernes pour habitations, et ne vivaient que des produits de la chasse, de la pêche et d'une culture grossière. Les historiens nous apprennent qu'ils eurent dans les temps les plus reculés des relations suivies avec les navigateurs de l'Orient, qui échangeaient avec eux des armes, des étoffes et des objets manufacturés d'économie domestique, contre des métaux bruts qu'ils tiraient des entrailles de leurs montagnes et du corail qu'ils récoltaient dans leurs rades et sur leurs côtes.

Si on en croit les écrivains grecs, ce sont les Phéniciens qui, au xiiie siècle avant notre ère, tracèrent cette voie nouvelle à leur activité commerciale, et fondèrent sur plusieurs points des teintureries en pourpre, exploitèrent des mines et ouvrirent même des routes pour pénétrer dans l'intérieur. Si cela a été ainsi, il est certain que ce peuple éclairé et très civilisé dut laisser une empreinte profonde au milieu des populations liguriennes.

Rien n'indique cependant aujourd'hui qu'ils aient formé des établissements durables, et le souvenir de leur séjour en Provence semble basé bien plus sur la tradition que sur des faits réels. On sait, du reste, que la puissance phénicienne ne fut qu'éphémère, et qu'après avoir jeté un assez vif éclat, elle fut éclipsée vers le Xe siècle par celle des Rhodiens, qui dura moins encore et n'eut pas la même intensité. Il est donc présumable que si les Ligures eurent pendant une période de temps de quelques siècles des relations avec les peuples navigateurs de l'Orient, elles durent cesser entièrement vers le IXe ou VIIIe siècle, et que, à partir de cette époque, les rivages provençaux retombèrent dans la solitude et le morne silence des temps primitifs.

Les Ligures n'entrent réellement dans l'histoire de Provence que vers l'an 600 avant J.-C, à l'époque où des émigrés de Phocée débarquèrent sur la côte celto-ligurienne et fondèrent Marseille. Les grecs de Massalia, qui ne connurent d'abord que les populations côtières, leur donnèrent, d'après Strabon, le nom de Lygies, et à leur territoire celui de Lygistique.

Ils formaient incontestablement une confédération, dont les divisions, comme les noms des peuplades, tribus ou familles qui les constituaient ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Nous savons seulement par Tite-Live et Justin, ce dernier abréviateur de Trogue Pompée, que les Phocéens furent accueillis à leur arrivée par les Ségobriges, qui leur donnèrent un terrain pour édifier une ville, et à leur chef et conducteur la fille de leur roi pour épouse.

Ensuite les Ségobriges, témoins des progrès et de la puissance de Massalia, et voulant se soustraire à une domination qui menaçait de les absorber, tentèrent de s'emparer de la ville; mais ils furent trahis, et leur roi Coman massacré avec sept mille de ses guerriers.

Le reste de la peuplade se dispersa à l'orient et à l'occident du territoire massaliote et finit par vivre dans la clientèle de Marseille, in fi.de massiliensium. A partir de ce moment, les Ségobriges disparaissent de l'histoire, soit qu'ils se soient perdus dans la nationalité phocéenne, soit qu'ils aient été anéantis dans quelque désastre resté inconnu.

Les Massaliotes ayant donné de l'air à leur ville, se répandirent sur la côte, du cap de Creux à l'embouchure du Var, où ils fondèrent des colonies, lesquelles furent : Emporium, Ampurias ; Agatha, Agde ; Rodanusia, Aigues-Mortes, Taurœntum, aujourd'hui disparu, dans le golfe de la Ciotat; Olbia, Eoubes selon les uns, et Saint-Vincent de Carqueiranne selon les autres ; Antipolis, Antibes ; Nicea, Nice ; et Cabellio, Cavaillon, sur la Durance.

Il est naturel de penser qu'ils rencontrèrent dans les peuplades lygiennes répandues autour de leurs comptoirs des voisins incommodes ou hostiles, et ils les éloignèrent en les refoulant par la force des armes dans l'intérieur des terres. A ce moment, dut se faire la fusion complète des hommes de la montagne avec ceux de la plaine en un seul peuple, auquel les Massaliotes donnèrent le nom de Celto-Lygies, et plus tard, on ne sait à la suite de quel événement, celui de Salyes 4. Les Salyes ou Saliens occupaient tout l'espace compris entre le Rhône et le Var, la Durance et la mer.

Bien avant l'entrée des Romains en Provence, on trouve les anciens Celto-Lygies, sous le nom de Salyes, fractionnés en treize peuplades, que les textes comparés de Strabon, de Pline et de Ptolémée, nous permettent de dénommer et d'emplacer. C'étaient les Avatiques, autour du lac de Mastramela, aujourd'hui étang de Berre; les Camatuliciens, sur le territoire de Toulon, jusqu'à l'embouchure de l'Argens ; au-dessus des Camatuliciens, en remontant dans le Nord, les Sueltères, à Saint-Maximin, et les Veruciniens, à Varages; à la suite des Camatuliciens, en suivant la côte, venaient les Oxybiens, de l'Argens au golfe de la Napoule; les Ligaunes, à l'Estérel; les Décéates, à Antibes; au-dessus des Décéates, les Quariates, à Callas; les Suêtres, à Castellane; les Adunicates, à Aiglun ; en inclinant vers l'ouest, les Salluviens, souvent appelés Saliens, du nom de la nation entière, à cause de l'action prépondérante qu'ils exerçaient sur la ligue; les Désaviates, au confluent de la Durance et du Rhône ; enfin les Anatiliens, à la Camargue et à la Crau d'Arles. Ces peuplades, quoique vivant indépendantes les unes des autres, formaient cependant entr'elles une confédération appelée par les historiens de Rome : la Ligue Salienne.

Si maintenant on supprime de ces treize peuplades, les Anatiliens, qui, lorsque les aigles romaines passèrent le Var, l'an 154 avant J.-C, avaient depuis longtemps déjà abandonné la ligue pour se confédérer avec les Volces Arékomiques, peuple habitant de l'autre cote du Rhône, sur le territoire de Nimes, ainsi que les Oxybiens et les Décéates, vaincus et tenus sous le joug par le consul Quintus Opimius dès l'entrée des Romains en Provence, on aura l'explication du passage de Strabon dans lequel il est question des dix divisions de l'armée Salienne, qui luttèrent longtemps pour leur indépendance nationale contre les légions de Marcus Fulvius Flaccus et de Caius Sextius Calvinus.

Chacune de ces peuplades occupait un territoire limité par des montagnes, des vallons ou des cours d'eau, avec certaines tribus de leur clientèle, qui remplissaient souvent des espaces très étendus, et vivaient sous l'autorité d'un chef de famille, lequel était subordonné à l'autorité du chef de la peuplade.

Le nombre de ces tribus ne nous est pas connu, et leur histoire se confond avec celle de la nation, déjà si obscure. A peine si les historiens et les géographes nous ont transmis quelques-uns de leurs noms.

C'est ainsi que nous savons que, sur le littoral, les Bormani occupaient les terres de Bormes; que plus loin, dans la région des Décéates, entre Vence et le Var, étaient les Nérusii; que les Velani étaient dans la vallée du Loup, les Comacini à Falicon, entre le Var et Nice, etc.

Chaque peuplade avait son oppidum, centre du gouvernement politique et religieux, ses Mali et ses Pagi, répandus un peu partout sur son territoire, où les familles éparses se retiraient en cas de péril.

Pour ne parler que du littoral, et sans tenir compte des Anatiliens, perdus pour la confédération, qui avaient leur oppidum à Arles, que Festus Avienus appelle Theline, on trouve les Avatiques avec leur oppidum à Astromela, dont on croit avoir retrouvé les traces à Cap-d'Œil, à l'embouchure de la Duransole ; les Camatuliciens, dont l'oppidum n'est pas nommé, mais dont je me propose de déterminer tout à l'heure le nom et l'emplacement ; les Oxybiens, avec leur oppidum à Egytna, qu'on a mis successivement à Agay et à Cannes; enfin les Décéates, entre Antibes et Nice, dont l'oppidum, désigné par les auteurs latins sous le nom de Castrum Deceatum, était à Saint-Paul-de-Vence.

Le territoire occupé par les Camatuliciens ne peut être mis en doute : il s'étendait depuis le golfe de la Ciotat jusqu'à Olbia au moins, probablement jusqu'à l'embouchure de l'Argens, qui paraît, en effet, avoir été la limite Ouest des Oxybiens. Les géographes de l'antiquité, qui de leur propre aveu n'écrivaient qu'un aride catalogue des lieux : locorum nuda nomina, ne l'ont jamais placé ailleurs.

Voici ce que dit Pline : « Sur le rivage, Marseille, la cité fédérée des grecs de Phocée, le promontoire Zao, le port Cithariste, la région des Camatuliciens, Eoube... etc. »

L'arrondissement actuel de Toulon faisait donc partie des terres de cette peuplade.

Mais si nous sommes assurés de la position des Camatuliciens sur la côte, rien ne nous apprend dans quel lieu était leur oppidum, ni quel nom il portait. Nous croyons qu'à l'aide de certaines indications méconnues ou négligées jusqu'à ce moment, on peut parvenir à les déterminer.

Strabon, qui écrivait au commencement de l'ère chrétienne, parlant des guerres que les Massaliotes avaient soutenues contre leurs plus proches voisins, dit qu'après les avoir vaincus et soumis, ils les refoulèrent dans l'intérieur des terres et leur assignèrent « toute la plaine qui s'étend » jusqu'à Louerion et au Rhône 7 », c'est-à-dire jusqu'à Louerion d'un côté et jusqu'au Rhône de l'autre.

D'autre part, Pomponius Mela, qui fut le contemporain de Strabon, énumérant les points principaux de la côte, de Nice à Arles, dit : « Après Athenopolis, et Olbia, et Laurion, et Cithariste, est Lacydon, port de Marseille, et à côté » Marseille elle-même. »

Voilà donc Louerion ou Laurion nommé par deux auteurs différents.

Strabon n'indique pas, il est vrai, la position : c'est un lieu, ville, montagne ou rivière; mais Pomponius Mela est plus positif : il place Laurion entre Olbia, que nous savons être Eoube ou Saint-Vincent de Carqueiranne, et Citharista, Ceireste, près de la Ciotat, région des Camatu-liciens, comme nous l'a déjà appris Pline.

De plus, Mela a voulu désigner un lieu habité, car son énumération ne porte que sur les villes de la côte, et s'il avait voulu parler d'un cap ou d'un port, il l'aurait appelé Promontorium ou Portus, comme il le fait pour Lacydon, portus massiliensiurn.

Quelques éditeurs ou commentateurs de Mela, dans la gêne où ils étaient d'emplacer Laurion, dont il ne restait pas de traces connues, lui ont substitué Tauroïs, le nom grec de Tauroentum. Il n'y a là qu'une correction audacieuse et que rien ne justifie.

M. Rouchon, un de nos plus savants historiens provençaux modernes, dans une remarquable étude sur les Saliens, ne se préoccupant pas de ce qu'avait dit Pomponius Mela, et s'en tenant au passage seul de Strabon, a avancé, non sans se dissimuler, semble-t-il, la hardiesse de son interprétation, que Louerion était la montagne du Luberon, au delà de la Durance. Voici ce qu'il dit : « Mais qu'est-ce donc que ce Louerion dont nous parle ici le géographe ? J'aime à prendre les choses par leur première vue et avec une acception vulgaire, lorsque rien ne s'y oppose dans les enseignements de l'histoire, dans l'assiette du sol, dans la raison étymologique. Le mot Louerion se rapporte exactement au mot Luberon, et comme je trouve ici une explication naturelle et prochaine, je n'en cherche pas une plus éloignée et non plus simple. »

Ainsi qu'on le voit, M. Rouchon se réfugie pour soutenir son opinion sur une simple ressemblance entre les mots Louerion et Luberon, et prend pour unique base ce qui, en histoire, ne doit être accepté que comme un surcroît aux preuves directes. Louerion ou Laurion reste toujours à emplacer, et doit l'être là où Mela l'indique, entre Olbia et Citharista, dans la région des Camatuliciens, c'est-à-dire sur le territoire de Toulon.

Entre Citharista, ou la Ciotat, et Olbia, il y a environ sept lieues, surtout si on porte Olbia à Eoube. L'espace est grand pour déterminer le point où était Laurion.

Pour moi cependant il ne saurait y avoir de doute. Laurion, ancien oppidum des Camatuliciens, et postérieurement centre de population romaine, doit être emplacé sur les premiers contreforts de la montagne de Caoumi, sur le territoire de la commune du Revest, dans le quartier qui porte encore le nom de Lauron.

À sept kilomètres de Toulon et à une altitude de plus de deux cents mètres, sur une étroite plateforme resserrée à l'Est et au Sud par des pentes rapides et abruptes, s'élève l'humble bourg du Revest.

Sa ceinture de remparts écroulés et cachés en partie sous les lierres et les salsepareilles, ses maisons qui s'étagent les unes au-dessus des autres sur ses faces Nord et Ouest, son donjon seigneurial, reste d'une tour antique réparée et mise en état de défense au moyen-âge, lui donnent un aspect pittoresque et qui rappelle les constructions féodales.

De tous les points de l'enceinte on domine les gorges fécondes de Dardennes, qui descendent du Nord au Sud, les défilés des Favières, qui courent de l'Est à l'Ouest, plus loin la plaine de Toulon, et à l’horizon la mer immense. Au temps des attaques soudaines, quand la vie des peuples n'était qu'un combat perpétuel, ce lieu, fort d'assiette, ne pouvait être méconnu. C'est là qu'il faut placer le Louerion de Strabon, le Laurion de Pomponius Mêla. Son occupation par une peuplade celtique est indiquée par les vestiges, aujourd'hui cachés sous les terres d'alluvion descendues des sommets de Caoumi ; celle des Romains est attestée par des inscriptions tumulaires, de nombreuses médailles, et les traces certaines d'exploitation d'une mine de cuivre, si cette exploitation ne remontait pas aux Camatuliciens, ce qu'on ne saura jamais. A quelle époque et comment Laurion perdit-il son nom pour prendre celui de Revest ? Probablement au cours du moyen-âge, lorsque cette terre fut érigée en fief. Mais comme si tout souvenir de l'état primitif ne devait pas périr avec ce changement d'appellation, le nom de Laurion, transformé dans la suite des temps en celui de Lauron, fut conservé à la partie de territoire située hors de l'enceinte du castrum.

Le tombeau d'un oppidum est loin de fournir à l'archéologue la riche moisson qui l'attend lorsqu'il fouille celui d'une ville romaine. Un oppidum, en effet, n'était pas un centre aggloméré de population, avec ses temples, ses palais, ses maisons plus ou moins luxueuses, mais bien seulement un lieu fortifié de refuge, où venaient s'accumuler avec leurs troupeaux et leurs approvisionnements en blé, en vin, en huile, etc., les familles vivant dans les champs lorsqu'un danger prochain les menaçait. C'était, en réalité, un lieu saint et sacré, où était l'autel des dieux et où se tenaient les assemblées générales ; les grands dignitaires du culte druidique, les chefs et les magistrats y résidaient peut-être à demeure. L'ensemble d'un oppidum comprenait un mur d'enceinte qui embrassait un espace souvent très étendu; il était toujours situé sur une hauteur, d'où on pouvait dominer la plaine, et dans un lieu abondamment pourvu d'eau pour les besoins des fugitifs et de leurs troupeaux. Le Revest répondait à ces diverses obligations : son altitude permettait de découvrir les déniés qui y conduisaient ; les sources, alors comme aujourd'hui, y étaient nombreuses, et son mur d'enceinte englobait, avec le bourg actuel, tout ou partie du territoire qui s'étend à l'Ouest, où on a rencontré souvent des pans de murs considérables.

Seul et quelles que fussent ses dimensions, l'oppidum ne pouvait recevoir à un moment donné toute la population répandue sur une grande surface de territoire : il y avait avec lui le Pagus et le Malus, qui ne différaient entr'eux que par leur importance, et qui étaient construits sur le même modèle défensif. C'était en somme des sortes de villages fortifiés, élevés dans la campagne et ayant le même but final que l'oppidum. Le nombre de ces mali et de ces pagi était considérable dans notre région, ce qui tendrait à prouver que la population camatulicienne était assez dense. Le Dr Joubert en a compté en effet plus de quinze, sans avoir la prétention de les connaître tous, depuis Hyères jusqu'à La Garde-Freinet, en passant par la vallée de Sauvebonne. A peu de distance de la chapelle rurale de Fenouillet, dans la commune d'Hyères, au sommet de la montagne, on voit les ruines du mur d'enceinte d'un pagus, dans lequel exister: les restes d'une citerne, qui conserve encore assez longtemps les eaux des pluies pour garder une partie de l’année l'aspect d'une mare.

Lorsqu'on parcourt le terrain couvert de prairies et de vignes qui porte le nom de Lauron, rien n'indique que ce lieu ait été jadis, soit le siège du gouvernement d'une peuplade gauloise, soit même un centre d'agglomération romaine. Le sol celtique a disparu sous une épaisse couche de terre arable descendue, par suite du déboisement de la montagne, des pentes rapides de Caoumi, aujourd'hui arides et dénudées. Tout ce qui pouvait subsister encore de constructions antiques a été lentement recouvert par ces terres d'alluvion, qui dans certaines parties de la vallée du Revest n'ont pas moins de trois mètres de profondeur. Le mur d'enceinte de l'oppidum camatulicien, dont la délimitation offrirait un si vif intérêt, ainsi que l'ouverture et tous les travaux d'appropriation d'une exploitation minière, qui est incontestable, n'apparaissent nulle part. A plusieurs reprises cependant on a mis à jour des restes de constructions qui, au rapport de ceux qui les ont vus, sont des pans de mur remontant à la plus haute antiquité. Il est peu de paysans qui n'affirment avoir ainsi rencontré sous leurs instruments de travail, des blocs de pierres, soit à l'état de muraille continue, soit à l'état de masses erratiques. L'un d'eux, que j'interrogeais dans une de mes visites au quartier de Lauron, m'a raconté que deux ans auparavant voulant faire une fosse à fumier, il avait été arrêté par un mur ayant près de deux mètres d'épaisseur, qu'il avait mis à découvert sur une longueur de plus de quatre mètres. Tous s'accordent, lorsqu'ils parlent de ces murailles profondément cachées sous la terre, à se servir de ces expressions vulgaires, mais qui expriment bien leur impression « qu'elles ont été élevées il y a des mille et des mille ans. »

Au milieu de ces ruines on a dû bien souvent exhumer des objets plus ou moins précieux pour l'histoire, et qui méconnus par les laboureurs de la contrée ont été perdus de nouveau pour nous. Personnellement, je n'ai pu voir chez quelques habitants qu'un assez grand nombre de débris de poteries noirâtres d'une pâte et d'un travail grossier, deux pointes de flèches en silex, et un os en forme de disque percé d'un trou, amulette ou ornement destiné à être porté autour du cou. Sans doute ces témoignages du séjour d'une population celte à Lauron ne sont pas nombreux, mais si on considère qu'il n'a jamais été fait de recherches, et que c'est la pioche seule des paysans qui les a fait remonter par hasard à la surface du sol, on ne pourra s'empêcher de penser que beaucoup de ces épaves d'un autre âge gisent encore sous la terre.

Lorsque les Romains utilisèrent la plage de Toulon, de la manière que je dirai plus tard, ils trouvèrent à Laurion un centre d'habitations qu'ils occupèrent. Leur présence à demeure dans ce lieu ne saurait être niée. On a trouvé, en effet, un assez grand nombre de médailles, des inscriptions tumulaires, des poteries en terre rouge, assez fines, et qui semblent avoir été travaillées au tour et cuites dans un four à potier, un fragment de fibule en spirale et en bronze, et sans doute bien d'autres objets qui ne sont pas arrivés à notre connaissance.

M. l'abbé Verlaque, pendant un séjour de trois ans qu'il a fait au Revest en qualité de curé de cette paroisse, a reçu de divers habitants une quinzaine de médailles et deux inscriptions tumulaires. D'autre part, on m'a soumis dix-neuf médailles trouvées après le départ de M. l’abbé Verlaque, et des habitants m'ont assuré avoir vu fréquemment entre les mains des enfants du village des morceaux de marbre dont ils se servaient comme de palets, et qui portaient des caractères gravés en creux. Toutes les médailles qui ont passé sous mes yeux étaient de moyen ou petit module, généralement très frustes, et la plupart indéchiffrables même. Presque toutes étaient du Haut Empire. J'ai relevé deux Garacalla, un Probus, un Commode. Cette dernière, qui appartient à M. l'abbé Verlaque, est bien conservée et de moyen module. Sur la face elle porte une tête laurée, et en exergue :

COMMODVS. ANT. FELIX. AVG. BRIT.

Et au revers une victoire distribuant des couronnes, et en exergue :

P. M. TRI. P. XII. IMP. VIII. CON.

Une autre médaille, petit bronze, très fruste, m'a parue être massaliote, car la seule lettre qui soit franchement lisible est un Cappa. D'un côté est un phénix, du moins à ce qu'il semble, et de l'autre un relief trop effacé pour qu'on puisse hasarder même une conjecture.

Des deux inscriptions qui m'ont été communiquées, l'une est gravée sur une petite plaque de marbre de vingt-cinq centimètres de côté seulement. Elle est brisée en diagonale et porte :

D.

ANT

ETHER

LICIN. PA

L'autre, d'une dimension supérieure et d'un marbre beaucoup plus épais, est brisée aussi. On y lit :

ROMANA.

RERVLI. F. V. A. V.

BERVLIVS. LIBET. SVIS....

Romaine, fille de Berulius, vécut cinq ans. Berulius, de son gré, a élevé ce tombeau aux siens...

Cette formule est très répandue : on doit remarquer cependant ce prénom de Romaine donné par Berulius à sa fille. On pourrait en inférer que la mère était d'origine camatulicienne, et que le père, dont le nom est franchement latin, l'appela ainsi en souvenir ou pour constater sa nationalité.

Ces monnaies comme ces inscriptions sont postérieures à la conquête ; peut-être pourrait on avoir quelques doutes sur la médaille qui porte un Cappa, si son état d'altération n'empêchait pas de la lire, et par suite d'apprécier le lieu et l'époque où elle fut frappée.

Si on trouvait un jour des monnaies phocéennes au Lauron, on serait autorisé à admettre des relations commerciales entre les Massaliotes et les Camatuliciens de Laurion.

Ces relations trouveraient alors leurs explications dans l'existence d'une mine de cuivre exploitée à Caoumi dès les temps les plus reculés. Cette exploitation est certaine, soit qu'elle remonte aux Celto-Ligures, soit qu'elle ne date que de l'occupation romaine, ce qu'on ne saura jamais.

Des scories résultant du traitement des minerais par les moyens les plus imparfaits, et par conséquent les plus primitifs, se rencontrent en si grande abondance, que les habitants les font entrer pour une large part dans la construction des murs de clôture de leurs propriétés, et malgré le soin qu'on met à en débarrasser la terre, le sol, dans certains points, en recèle encore beaucoup.

La richesse métallique de ces résidus leur a conservé une certaine valeur industrielle : traités à nouveau par les procèdes actuellement en usage, ils donnent un rendement en cuivre assez élevé pour qu'un industriel de Marseille en ait offert la somme de vingt-cinq francs la tonne.

Peut-être arrivera-t-on à retrouver un jour l'antique mine disparue sous les terres descendues des hauts sommets de Caoumi.

Le 19 mars 1869, par un violent orage, un affaissement de terrain se produisit sur les premières rampes de la montagne, dans le quartier de Lauron, et une source se fit jour immédiatement qui débitait sept litres par minute d'une eau brune et d'un goût détestable.

Cette source tarit peu à peu comme si le réservoir d'où elle procédait était épuisé. Le propriétaire du lieu, mécanicien de la marine en retraite, frappé de ce phénomène naturel, et supposant, non sans raison, que cette source provenait de l'accumulation lente des eaux de pluie dans les cavernes exploitées jadis, a commencé depuis quelque temps des recherches qui doivent, pense-t-il, le conduire à rencontrer les galeries de l'antique mine. Si on parvenait à ce résultat, tout fait espérer qu'on constaterait des découvertes archéologiques autrement importantes pour l'histoire que celles que le hasard a amenées.

Nous pouvons maintenant interpréter, en nous aidant des faits que nous trouvons dans les historiens, le texte un peu obscur de Strabon, qui nous apprend que les grecs de Massalia attribuèrent aux Salyes toute la plaine de Louerion au Rhône.

Nous savons, en effet, que les Massaliotes, cantonnés primitivement sur un terrain étroit et ingrat, autour du port Lacydon, après avoir soutenu contre leurs plus proches voisins des combats nombreux et à l'avantage de leurs armes, les refoulèrent dans l'intérieur et leur imposèrent des limites territoriales. Ils leur assignèrent une ligne de démarcation dont on ne nous donne pas le tracé, mais dont nous connaissons les points extrêmes, qui étaient le Rhône d'un côté et Laurion de l'autre.

Or, Laurion ou Louerion, pris comme terme de délimitation indique que ce n'était pas là un lieu vulgaire, pouvant donner prise à des interprétations et finalement à des contestations, mais bien au contraire un lieu connu de tous, parfaitement déterminé, et que j'estime avoir été la limite dans l'Est des terres des Salluviens, le commencement du territoire des Camatuliciens, et le siège du gouvernement politique et religieux de cette peuplade.

On peut apprécier le terrain que s'approprièrent les Massaliotes à trois ou quatre lieues de profondeur sur toute l'étendue de côte qui va de l'embouchure du Rhône au cap Cithariste ou Sicié, ce dernier placé sur une ligne Nord et Sud avec Laurion. Si, en effet, on trace sur une carte géographique une ligne partant du Rhône, au-dessus ou au-dessous d'Arles, et aboutissant au Revest, on s'assurera qu'elle laisse entre elle et le rivage un territoire qui n'est presque jamais inférieur à trois lieues et n'excède que très rarement quatre lieues. Il semble que cette profondeur de possession sur la côte suffisait en ces temps à l'activité commerciale des Massaliotes, et qu'ils se souciaient peu de s'enfoncer davantage dans l'intérieur du pays, où ils auraient eu à garder les routes et à défendre leurs colonies contre des ennemis nombreux.

On sait que, encore bien longtemps après, ce fut une bande pareille du littoral compris entre l'embouchure de l'Argens et celle du Var, qu'ils demandèrent aux Romains comme récompense des services qu'ils leur avaient rendus dans la conquête de la Provincia. Cette cession se fit par l’ordre du Sénat et comprit une zone de territoire de douze stades de profondeur, soit 12 kilomètres 900 mètres, sur les points d’un accès facile, et huit stades ou 8 kilomètres 640 mètres, auprès des côtes élevées.

On est forcément amené à rejeter le Luberon comme étant le Louerion de Strabon, et on peut s'en convaincre par une démonstration semblable à celle dont je viens de me servir.

Si, en effet, on tire une ligne qui, partant d'Arles aboutit au Luberon, on trouve qu'elle ne laisse entr'elle et le Rhône et la Durance, qu'un territoire restreint, en cul-de-sac, où il est impossible d'admettre que les Massaliotes aient refoulé la grande peuplade des Salluviens. Et, du reste, si les Salluviens avaient été ainsi acculés depuis des siècles le long du bas Rhône et de la Durance lorsque les Romains entrèrent en Provence, on ne comprendrait pas la guerre que leur fit le consul Caius Sextius sur leur ancien territoire, les défaites qu'il leur infligea, suivies de la prise et de la destruction de leur oppidum, sur les ruines duquel il fonda la ville d'Aix, qu'il appela Aquae Sextiae, de son nom et des sources d'eaux chaudes qui coulaient non loin de là.

Je persiste donc à penser que le Louerion de Strabon, le Laurion de Pomponius Mêla, oppidum des Camatuliciens, doit être emplacé au pied du mont Caoumi, dans la commune du Revest, dont le quartier le plus rapproché du bourg a gardé le nom de Lauron, comme un souvenir de son antique appellation.

Il est naturel de croire que le rivage de Toulon fut pendant de longs siècles fréquenté ou habité par des familles camatuliciennes descendues de Laurion dans la plaine. Rien n'indique qu'elles aient formé un centre d'agglomération sur un point quelconque des bords de la rade. Vivant isolément dans de misérables cabanes éparses sur la grève ou sur les pentes adoucies de Faron, elles ne subsistaient que du produit de la pêche, de la chasse et de quelques rares cultures.

Tel était sans doute l'état des choses lorsque les légions romaines passèrent le Var, l’an 154 avant J.-C, appelées par les Massaliotes pour venger les défaites que les Oxybiens et les Décéates leur avaient fait subir devant leurs colonies d'Antibes et de Nice. Je n'ai pas à raconter comment la conquête de la Provincia romana sortit de cette intervention armée, et livra finalement passage à la domination de Rome sur la Gaule entière.

1 Sources : Bulletin de l’Académie du Var – Tome XII – 1884 – Gustave LAMBERT - page I à XIX.

2 « ... Antiqni graecorum Lygias vocarunt, et regionem quam tenent » « Massilienses Lygusticam. » STRABON. Traduction latine de Muller et DUBNER. Liv. IV, chap. VI.

3 « Cœsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. » Justin. Liv. XLIII. Chap. IV.

4 « Celto-Lygias eosdixerunt,..postereaSalyas autem Lygias vocarunt.» Strabon, liv. IV, chap. VI.

5 « … Tunc Salyi in decem divisi partes et pedestri et equestri modo expeditionem facerunt » STRABON, liv. IV, chap. VI

6 « At in ora, Massalia, graecerum phocensium federata, promontorium Zao, Citharista portus, regio Camatulicorum, Olbia … etc. » PLINE, liv. III, chap. IV.

7 « Campestrem que cis regionem omnem usque ad Louerionem et Rhodanum assignaverunt. » STRABON, liv. IV, chap. VI.

8 « Turc post Athenopolim, et Olbian, et Laurion, et Citharistan, est Lacydon, Massiliensium portus, et in eo ipsa Massilia. » POMPONIUS MELA, liv. II, chap. II.

9 Nous trouvons pour la première fois le nom du Revest dans nos documents en 1235, à propos d'un arbitrage de délimitation de territoire entre le seigneur de Toulon et le seigneur d'Ollioules. Le seigneur d'Ollioules prétendait que ses terres s'étendaient jusqu'à la rivière du Das, notre Las actuel, et remontaient la vallée jusqu'au château du Revest : Usque ad rupem que est inter rupem Corbiatn et castrum de Revesto.

10 Dr JOUBERT : « Hyères avant l’histoire » - 1878.

11 « … Quam quod in locis portuosis barbaros a mari ad duodecim stadia repulit ; in saxosis autem et asperis litoribus ad octo, et relictam ad eis Massiliensibus adjecit. » STRABON, liv. IV, chap. I.


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